La Fin Tragique D’un Rêve

Par Léon Alhadeff

Etant depuis la fin du 19e siècle irrésistiblement entraîné vers le déclin, l’Empire Ottoman devenait encore plus vulnérable par des dissidences internes au début du 20e. Saisissant le prétexte d’incidents autour de ses intérêts sur les côtes d’Afrique du Nord, l’Italie trouvait l’occasion d’assouvir ses ambitions coloniales et envahissait la Libye en septembre 1911. Aussitôt assuré le contrôle de la zone côtière, les forces navales italiennes débarquaient à Rhodes en mai 1912 et sur d’autres îles les jours suivants. Le traité de Lausanne en 1923 entérinait la souveraineté de l’Italie sur tout le Dodécanèse. Ce changement inattendu de régime était accueilli par la communauté juive comme une ouverture vers le monde occidental, la sortie d’une longue époque de sous- développement et l’accès à la voie du progrès à tous égards. Etant donné le grand intérêt que l’Italie attachait à cette position clé à mi-chemin vers sa zone d’influence en Afrique Orientale (Erytrée, Somalie et, plus tard, Ethiopie), le nouveau maître de l’archipel engageait un grand programme de modernisation des structures, en commençant par Rhodes. Les premières mesures étaient dictées par le souci d’améliorer les conditions de vie e la population, qui étaient dans un état lamentable. Le programme initial comprenait : - l’amélioration de la voirie et des communications entre la ville et les campagnes ;
- l’installation de l’éclairage électrique public, avec possibilité de raccordement pour les particuliers ;
- la construction d’un réseau de distribution d’eau potable ;
- la création d’une organisation sanitaire visant à éliminer les sources de maladies contagieuses et d’épidémies
- la construction d’un hôpital moderne.

Dans le cadre de cette vaste restructuration, le système éducatif dans la communauté juive entamait un changement radical. Comme allant de soi, dans les écoles de l’Alliance l’enseignement du turc était remplacé par celui de l’Italien, bien que pour l’ensemble du programme le français reste la langue de base. Cependant, sous la conduite énergique du directeur Léon Mehrez, l’italianisation des écoles évoluait très rapidement, à tel point que, à l’occasion d’une visite, le maire Francesco Saccarotti se déclarait pleinement satisfait, en ajoutant que les écoles juives étaient les mieux acheminées dans la voie de l’intégration. Bien que grâce à cette action la jeunesse fut déjà avantageusement orientée sur le plan éducatif et professionnel, l’administration italienne permettait d’accroître et consolider ses possibilités par la création d’écoles publiques du cycle secondaire pour filles et garçons, dont l’aboutissement permettait, à ceux qui le souhaitaient et en avaient les moyens, l’accès direct à des facultésuniversitaires en Italie.

Dès la construction de deux nouveaux édifices spacieux dans les quartiers périphériques hors des murailles, chacun doté d’équipement moderne, la gestion des écoles et l’enseignement étaient confiés par le gouvernement aux frères et soeurs catholiques de St Jean-Baptiste de la Salle. Malgré le caractère semi-religieux de cet ordre, les écoles étaient régies sous le statut d’institutions publiques laïques, accessibles librement et sans la moindre restriction aux enfants de toutes les communautés, abstraction faite de leur religion. De leur côté, les écoles de l’Alliance commençaient à bénéficier des avantages d’une administration européenne moderne, qui leur ouvrait de larges contacts avec les communautés juives d’Italie. Initialement, la transition fut ternie par quelques frictions d’influence. Se prévalant de l’émanation française de l’Alliance ainsi que de ses programmes d’étude, le consul de France à Rhodes s’arrogeait le droit de regard sur le fonctionnement des classes par des visites fréquentes. Le gouvernement considérait cela comme une ingérence inadmissible dans ses progrès prérogatives, et n’allait pas par quatre chemins pour faire entendre ses remontrances et son désaccord. Ce ne fut qu’un incident vite élucidé par l’arrêt des visites jugées importunes.

Franchissant un nouveau pas vers l’intégration, la communauté accédait de bonne grâce aux pressions du gouvernement de mettre les écoles au diapason des programmes italiens. C’est ainsi que, tout en manifestant sa reconnaissance à l’Alliance pour l’aide précieuse reçue durant tant d’années, mais devant tenir compte de la nouvelle situation politique, le comité dirigé par Elie Soriano et Hiskia Franco décidait de démanteler l’ensemble de l’ancien programme pour s’aligner à celui de l’éducation nationale italienne, sous la domination “Scuole Israelitiche Italiane”. Sous l’égide d’Aldo Lattes, ancien rabbin d’Alessandria, s’accomplissait la réorganisation des écoles vers une nouvelle orientation.

L’aboutissement heureux de l’expérience scolaire, incitait la communauté à pousser son ambition davantage dans le même domaine. La carence de dirigeants spirituels, répondant aux nécessités du monde moderne, se faisait de plus en plus sentir parmi toutes les communautés des Balkans et du Proche-Orient. L’idée ayant germé parmi les membres du comité, une démarche auprès du gouvernement pour la création d’une école de formation de rabbins et d’autres officiants religieux (hazan, shohet, moël et maître d’Hébreu), obtenait un accueil favorable et encourageant. Avec l’approbation du gouverneur Mario Lago, un Collège rabbinique était ouvert en 1927, entériné par un décret spécial daté du 11 décembre 1928. La nouvelle suscitait un grand enthousiasme dans tout l’Est Méditerranéen, se traduisant par une affluence d’étudiants de Turquie, Bulgarie, Egypte, Palestine, Serbie, outre ceux vivant sur place. Dès le début, le corps enseignant comprenait des personnages de grande valeur intellectuelle et morale, comme Isaia Sonne, Marcus Breger, Riccardo Pacifici, Isidore Kahan. En peu de temps, le Collège jouissait d’une grande réputation parmi tout le judaïsme international.

Allant de pair avec les progrès spectaculaires dans l’instruction, l’atmosphère économique aussi marquait un nouvel essor, grâce à l’impulsion d’une administration à l’affût du progrès. Les liens étroits établis avec l’Italie, et par son biais avec d’autres pays d’Europe, contribuaient à un accroissement remarquable des échanges commerciaux renforçant les entreprises existantes et stimulant la création de nouvelles activités. Cela entraînait l’ouverture de plusieurs banques italiennes, qui s’ajoutaient aux deux banques juives exerçant depuis l’ancien régime. Dans son élan vers le progrès, le gouvernement encourageait la création d’une manufacture de cigarettes, d’un atelier de tapis, d’une usine de céramiques artistiques, d’une distillerie vinicole et d’une brasserie. Sur un vaste espace dans le quartier du Mandraki, la construction d’un grand complexe circulaire permettait l’installation - à l’intérieur - d’un marché moderne de denrées alimentaires, de boucheries et d’une poissonnerie au centre, alors que l’extérieur était aménagé en boutiques pour commerces variés et l’étage en bureaux. De nombreuses autres constructions d’intérêt public étaient érigées également au Mandraki jusqu’à la pointe Nord de l’île (Koum-bournou) : - le palais du gouvernement : belle bâtisse en pierre de taille, de style vénitien ;
- le tribunal civil et pénal, avec juridiction sur tout l’archipel ;
- la poste et le télégraphe, avec des services qu’on n’avait jamais connus auparavant ;
- le théâtre lyrique Giacomo Puccini ;
- plusieurs bâtiments à usage sportif et récréatif. Une ancienne forteresse qui commandait l’entrée du port était restaurée pour l’installation d’un phare.

Tout l’ancien quartier des Chevaliers, entre la vieille ville et le Mandraki, retrouvait sa splendeur architecturale primitive, après des siècles de négligence et de vétusté, l’ancien hôpital était transformé en musée archéologique. Un réseau de transport public voyait le jour par l’instauration de lignes d’autobus reliant les divers quartiers de la ville, alors que des autocars circulaient entre la ville et les principaux villages. Le trafic de marchandises et le transport de passagers entre l’Italie et Rhodes étaient assurés par une compagnie de navigation au moyen de navires modernes ; il en était de même entre Rhodes et les autres îles de l’archipel.

En quelques années, Rhodes avait fait un saut de géant entre un sous-développement archaïque et le monde moderne. Cette métamorphose radicale des structures et l’évolution considérable qu’elle entraînait dans les conditions de vie, ne manquaient pas de trouver des échos à l’extérieur. Naguère ignorée partout, Rhodes entrait de plein pied dans les réseaux touristiques de la Méditerranée, ainsi que - plus tard - des grands transatlantiques, lui donnaient une place de choix dans leurs programmes de croisières. Comme allant de soi, cette ouverture au monde extérieur s’accompagnait d’un équipement touristique de qualité : la mise en valeur de sites archéologiques, la construction ex-nihilo d’un établissement de cures thermales à Calithea et de nombreux hôtels modernes en ville et ailleurs. Grâce à la sagesse de l’administration italienne et de son gouverneur Mario Lago, les années écoulées entre 1924 et 1936 furent une période de grande euphorie pour la population juive, qui profite largement de tous les bienfaits et des progrès réalisés. A la satisfaction de jouir de meilleures conditions de vie s’ajoutait celle de relations harmonieuses aussi bien avec les autorités qu’avec les autres communautés. Cette atmosphère générale de bien-être était cependant ternie par les séquelles de la grande crise économique mondiale. D’autre part, sauf rares exceptions, l’accès aux fonctions administratives et aux emplois auprès de sociétés italiennes était réservé aux seuls citoyens de souche. Dans son ensemble, cet état de choses présentait des perspectives d’avenir peu reluisantes, surtout depuis que, grâce à son émancipation sur le plan culturel et professionnel, la jeunesse était en droit d’aspirer à des situations plus confortables que celles qu’avaient connu les générations précédentes et que les condtions économiques sur place ne permettaient pas d’espérer. C’est pourquoi, la vague d’émigration que Rhodes avait connue au début du siècle reprenait de plus belle dès le commencement des années ‘30. Malgré le chagrin qu’occasionnait ce démembrement des familles, il y avait un côté positif pour celles de conditions modestes, ou carrément pauvres. En peu de temps, les nouveaux émigrés étaient en mesure d’aider leurs parents et de soulager la précarité de leur train de vie. Cette satisfaction était doublée par l’espoir de beaucoup de parents de voir leur fils revenir plus tard au foyer, ne fut-ce que pour chercher une compagne au sein de la communauté. Après tout, Rhodes demeurait toujours le point d’attache, surtout pour ceux qui émigraient vers les colonies d’Afrique et qui espéraient retourner définitivement chez eux après fortune faite.

Comme pour la plupart des communautés juives d’Europe tombées sous les griffes des monstres allemands après l’avènement de Hitler, le glas sonna pour celle de Rhodes dès que la guerre leur permit d’y mettre les pieds. Cependant, jusqu’en 1936, rien ne laissait craindre qu’un jour la peste nazie puisse s’abattre aux confins de l’Asie, bien loin de ce qui allait devenir plus tard le théâtre principal de la guerre la plus dévastatrice que l’humanité ait connue. Même lorsque, pour se débarrasser d’un boulet encombrant, Mussolini confia le gouvernement de l’archipel à De Vecchi - un de ses lieutenants (quadrumviri) de la Marche sur Rome - on était loin d’imaginer que ce fanfaron mégalomane allait un jour semer la terreur parmi une partie de ses administrés envers lesquels on ne lui soupçonnait pas la moindre animosité.

Au cours des premiers mois qui suivirent son installation, avec pleins pouvoirs civils et militaires en décembre 1936, rien dans les dispositions du nouveau gouvernement ne laissait pas supposer une intention particulière à l’égard des juifs, ni la moindre discrimination envers eux. Du reste, cette attitude était dans la ligne traditionnelle de la politique du régime jusqu’à son acoquinage au nazisme en 1938. Tout le monde se souvenait de la déclaration publique solennelle de Mussolini en 1924 : “l’Italie ne connaît pas l’antisémitisme, et nous croyons qu’elle n’en connaîtra jamais.” Mais l’histoire allait révéler, quelques années après, que dans le caractère machiavélique du dictateur l’opportunisme occupait une place de choix. Lorsque les circonstances s’y prêtèrent, il n’eut pas le moindre scrupule à changer casaque et à suivre son maître à penser Hitler, en donnant, lui aussi, libre cours à la chasse aux juifs. Ainsi donc, dès la promulgation début septembre 1938 des premiers décrets sur l’idéologie aciale - touchant essentiellement les juifs -, la communauté juive de Rhodes entamait la phase finale de son existence millénaire. Par l’application systématique de la législation antisémite, ceux qui ne purent quitter le Dodécanèse avant l’entrée en guerre de l’Italie le 10 juin 1940 se trouvaient enfermés dans un piège et condamnés à un long calvaire de privations, d’humiliations et d’autres drames. Néanmoins, sous un régime moins inhumain que son émule nazi, les juifs de Rhodes auraient pu survivre à toutes ces souffrances si l’action militaire insensée de l’aviation britannique et le débarquement sur l’île, suivis de lâchages précipités, n’avait donné l’occasion aux forces allemandes de s’en emparer. Les vautours nazis avaient de nouvelles proies sous leurs griffes. Désormais, rien ne pouvait détourner leur sort tragique. A part 39 ressortissants turcs protégés par leur consulat, 1673 personnes (5), arrachées à leurs foyers, furent traînées dans les conditions les plus inhumaines et sous des souffrance atroces, vers les camps de la mort ; 151 seulement (5) purent en échapper et porter, parmi d’autres martyrs, un témoignage vivant de l’holocauste le plus monstrueux dans les annales du monde.(6)

COS, la soeur cadette
Dans l’histoire du Dodécanèse, la prépondérance dominante de Rhodes est telle qu’on oublie souvent que l’île de Cos y eut aussi une part appréciable. Cependant, il va de soi que, tout comme son aînée, l’histoire de Cos dans l’antiquité se confond dans celle des populations riveraines de la Mer Egée. Ce n’est qu’au 5e siècle av. E.C. que Cos commence à se distinguer par ces vocations et orientations propres. C’est là que la médecine connaît un de ses premiers berceaux avec la célèbre école d’Hippocrate et la station thermale du sanctuaire d’Asclepios, et que les arts et les lettres fleurirent avec le peintre Apelle et les poètes Philetas et Théocrite, entre autres. Des juifs vécurent à Cos à l’époque du 2e Temple. Flavius Josèphe, citant le géographe grec Strabon, raconte que des juifs y déposèrent huit cents talents d’argent, par crainte d’en être dépossédés par le roi Mithrofate ; il évoque en outre l’aide apportée par le roi Hérode aux juifs de l’île. La présence juive y est attestée au temps des Chevaliers, puisque plusieurs personnes en furent chassées en 1500 et se réfugièrent à Nice.

Dès la capture par les Turcs en 1522, des juifs s’y établirent à nouveau, venant sans doute de Turquie, dont la côte était distante d’à peine cinq kilomètres, et peut-être de la ville de Boudroum toute proche. Apparemment, il y eut en permanence une petite communauté durant toute l’hégémonie ottomane, puisque la synagogue détruite par un tremblement de terre en 1933 datait de plusieurs siècles; elle dépendait de celle de Rhodes jusqu’en 1870, lorsqu’on comptait quarante familles. Du reste, la proximité géographique, l’entourage ethnique ainsi que les péripéties extérieures qui les environnaient en conditionnant leur existence, tenaient les deux communautés liées par un modus vivendi commun, sous l’angle social, économique et culturel. Après un long déclin jusqu’au début de ce siècle, on connut une nouvelle croissance après la venue des Italiens, pour atteindre 160 personnes vers 1935. Il en restait 120 à l’arrivée des Allemands ; ils furent tous déportés en même temps que les juifs de Rhodes. (6)

NOTES
1. Aux douze îles (en grec : dodeca nissia, d’où le nom Dodécanèse) : Rodos, Casos, Karpathos, Khalki, Tilos ou Piscopi, Nisiros, Simi, Astipalià, Kos, Kalimnos, Leros et Patmos, venaient s’ajouter celles de Lipsos et Kastellorizon (Castelrosso ou Châteauroux).
Ces deux îlots, primitivement inhabités, étaient sporadiquement visités par des pêcheurs ; ce n’est que depuis les Chevaliers qu’ils comptèrent une population durable.
2. Le nombre important de boulets de canon, visibles encore de nos jours à l’intérieur des murailles, surtout dans l’ancien quartier juif, témoignent de la puissance des bombardements pour l’époque.
3. Cette coutume était très répandue aussi parmi les musulmans, et même chez beaucoup de chrétiens.
4. Sous le titre “La sangre de la matsà”, ce drame fut le sujet d’un récit historique rédigé en Ladino (caractère rashi), relatant l’événement jusqu’à son aboutissement. Mon père en possédait un exemplaire ; il nous en lisait des passages en famille les samedis soir d’hiver après la avdala, pour nous rappeler combien profonde était la haine des chrétiens contre nous.
5. Ces chiffres proviennent du récit “les martyrs juifs de Rhodes et de Cos” de feu Hiskia Franco, ancien président de la communauté de Rhodes.
6. J’arrête ici ce récit historique pour laisser à des témoins oculaires sur place le soin de relater les événements et les péripéties après le volte-face spectaculaire du régime fasciste jusqu’à l’arrivée des bourreaux nazis, et surtout l’environnement social pendant les journées tragiques de la déportation.

source: Los Muestros

La Fin Tragique D’un Rêve
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