Rhodes, Août 1936-XIV

SUCCINCTES NOTICES HISTORIQUES SUR LE PASSÉ ET LE PRESENT DES ISRAELITES DE RHODES

Par VITALIS STROUMZA, Attaché au Cabinet du Gouverneur.

Etant donné que l’île de Rhodes est un lieu où les touristes affluent tous les ans de plus en plus nombreux (il y en a eu 60.000 l’année dernière, outrées pour ville 5.000 personnes venues pour villégiaturer) et que parmi ces privilégiés qui peuvent visiter cette île enchanteresse il se trouve, certes, des Israélites, il nous a paru intéressant de publier quelques brèves notices historiques sur le passé et le présent de ces derniers demeurant dans cette île.

Le nombre des Israélites actuellement existant à Rhodes s’élève à 4.500 environ. Une trentaine d’années auparavant ils étaient près de 6.000. L’émigration, alors qu’elle n’était encore soumise ά aucune entrave, a fait diriger vers le deux Amériques, le Congo Belge, l’Afrique du Sud et quelques pays de l’Europe, environ 1.500 Rhodiens. Ces derniers, quoique partis depuis longtemps, restent toujours attachés ά leur île natale, n’oubliant point leurs parents nécessiteux auxquels ils envoient régulièrement des subsides mensuels. C’est aussi à Rhodes, que presque tous, viennent convoler en justes noces.

L’établissement à Rhodes des Israélites se perd dans la nuit des temps, des documents historiques ne pouvant en préciser, exactement, la date. La première information sérieuse que l’on rencontre sur la présence à Rhodes d’Israélites ,nous la trouvons dans l’ouvrage du célèbre voyageur Benjamin ben Yona qui naquit à Tudela en Navarre (Espagne) vers 1130 et mourut en 1178.Parti de Saragosse en 1165, il parcourut, pendant 8 ans, jusqu’en 1173,pour son commerce et pour recueillir des renseignements sur ses coreligionnaires, une grande partie de l’Europe méridionale, quelques îles de la Mer Egée (parmi lesquelles Rhodes), l’Asie Orientale, l’Afrique. Son ouvrage, écrit en hébreu, a été traduit dans presque toutes les langues modernes. C’est dans cette relation de voyage qu’on lit qu’en 1166 (il y a donc près de 800 ans) il y avait à Rhodes une communauté israélite de 500 âmes.

Un autre document authentique, de date plus récente qui signale l’existence à Rhodes d’une agglomération juive est le journal, tenu en hébreu par l’Israélite italien Volterra, Meshoullam dans lequel il fait la description du voyage qu’il fit en Palestine, il y a 455 ans, en 1481. Dans ce journal, conservé à la Bibliothèque Laurenziana de Florence, l’auteur dit être arrivé à Rhodes le 4 Mai de cette année-là et fait visite au Grand Maître de Chevaliers, le célèbre chevalier d’Aubusson (1476-1503), en compagnie d’un certain Abraham da Ferrara et d’un autre Israélite, dont il ne donne pas le nom, jouissant tous les deux, dit-il, de beaucoup de considération. Sur le compte du Grand-Maître il s’exprime droit comme une canne, bien beau, barbe longue, à 55 ans environ, d’origine française.

Il parle avec enthousiasme de la beauté de la ville ainsi que de ses multiples décorations. Il relate que la Giudecca (quartier juif) semblait avoir beaucoup souffert du siège que les Turcs avaient mis devant la ville une année auparavant en 1480. Il cite les noms des notables Messer Léon de Rhodes et le médecin qui ont perdu toutes leurs maisons situées dans la Giudecca, à la suite des dévastations causées par le siège. Les attaques les plus acharnées contre la forteresse eurent lieu précisément du côté du quartier juif où les murs en cet endroit étaient les moins résistants. Come il est notoire, le Sultan Mahomet II, connu aussi sous le nom de Mahomet le Conquérant, a envoyé pour investir la place la plus inexpugnable du moyen âge 100.000 soldats et 200 navires, sous la conduite du renégat Messih Pacha descendant des Paléologues, derniers empereurs de Byzance. Quoique le nombre des Chevaliers ne fût pas superieur à 500, les Turcs ont dû lever le siège qui avait du 24-5-1480 à fin juillet 1480 et rentrer en Anatolie après 9 semaines fort inutiles et avec de graves pertes .L’ex-Paléologue.
Pacha paya de sa disgrâce cette défaite qui eut un retentissement considérable dans toute la Chrétienté.

Un autre rabbin italien, Ovadia de Bertinoro, dans une lettre en hébreu, écrite de la Palestine à sa famille en 1488, conservée aussi dans la même bibliothèque de Florence , fait , comme l’avait fait Volterra Meshoullam avant lui, une description dithyrambique de Rhodes qu’il visita en Novembre 1487.Qui n’a pas vu Rhodes, écrit-il, et ses murailles hautes et fortifiées, avec les portes en fer, n’a jamais vu une véritable place forte. Il s’étend longuement sur les Israélites qu’il vit dans cette ville et au milieu desquels il passa une quinzaine de jours. Il s’exprime sur leur compte dans les termes sympathiques suivants : Je n’ai jamais vu une communauté israélite comme celle de Rhodes où tous, du plus grand au plus petit, sont intelligents ; ils ont des habitudes convenables et sont gentils envers tous ; presque tous sont habillés proprement. Ils portent des cheveux longs et ressemblent à des princes. Nulle part je n’ai rencontré des femmes israélites comme celles de Rhodes se livrant à toutes espèces de travaux ; elles sont expertes surtout pour la broderie dont les principaux acheteurs sont les chevaliers. Les chefs de ceux-ci honorent souvent de leurs visites les maisons israélites pour admirer les travaux de broderie des belles brodeuses. L’air de Rhodes est d’une limpidité et d’une salubrité comme je n’en ai rencontré nulle part.

Il nous a paru intéressant de citer ici un passage de l’ouvrage intitulé : Itinéraire d’un Chevalier de l’ordre de Saint Jean de Jérusalem dans l’île de Rhodes publié en 1900 par Guy Sommi Picenardi faisant lui-même partie du même Ordre dont il fut un des dignitaires en sa qualité de grand prieur de Lombardie et Venise.

Voici ce passage qui constitue une preuve de plus de la présence des Israélites à Rhodes pendant que les Chevaliers de Saint-Jean occupaient l’île.

Dans le quartier juif, la synagogue avait été détruite par l’artillerie turque lors du fameux siège de 1480, mais après que le siège fut repoussé l’Ordre la fit reconstruire à ses propres frais avec la pleine adhésion du pape Sixte IV, en reconnaissance de la fidélité dont les Juifs avaient fait preuve pendant le siège. Mais en 1501 un parti commença à se dessiner à Rhodes contre les Juifs. Le Grand-Maître d’Aubusson (le même qui, 20 ans auparavant, avait fait rebâtir leur synagogue pour les récompenser de leur fidélité) prononça leur bannissement par un décret du 9 janvier 1502. Cet acte, l’un des plus odieux qu’ait enregistré l’histoire de l’intolérance religieuse, ordonnait que tout Juif adulte, homme ou femme, qui refuserait le baptême, devait être embarqué pour Nice en Provence, avec un délai de 40 jours pour vendre ses biens. Sinon, les biens seraient confisqués au profit du Trésor et eux-mêmes vendus comme esclaves. Les enfants seraient baptisés, même malgré l’opposition de leurs parents.

Rhodes, une fois tombée au pouvoir des Turcs à la fin de l’année 1522, les Juifs convertis en 1502 furent obligés de retourner à leur ancienne religion. Il est bien probable que quelques-uns des Israélites qui habitent aujourd’hui Rhodes descendent de ces derniers.

Après la conquête de Rhodes par Sultan Suleiman, le 25 décembre 1522, plusieurs Israélites émigrés ou fils de ceux qui ont émigré d’Espagne en 1492, vinrent de diverses villes de la Turquie s’établir à Rhodes. Le Sultan en fit même venir spécialement une quarantaine de familles de Salonique auxquelles il a accordé certains privilèges entre autre l’exemption de l’impôt dit kharatch (impôt de capitation payé par tous les sujets non musulmans). Le nombre de ceux venus de Turquie et par conséquent d’origine espagnole a tellement dépassé celui des Israélites indigénes qui n’étaient et ne pouvaient être ceux expulsés d’Espagne en 1492 et dont la langue devait, pour sûr, être le grec, qu’une dizaine d’années après la prise de Rhodes par les Turcs, on ne parlait plus que l’espagnol.

Si l’on considère que la prononciation du dialecte espagnol parlé par les Rhodiens se rapproche beaucoup de celle de Salonique et que plusieurs mots du vieux castillan en usage parmi les Israélites de cette dernière ville, le sont aussi à Rhodes, on ne se trompe pas en affirmant que cette curieuse particularité est due à l’influence qu’ont dû exercer les 40 familles de Salonique transplantées à Rhodes par ordre de Sultan Suleiman comme nous l’avons dit plus haut.

Pendant les 390 ans (de 1522 à 1912) qu’a duré la domination ottomane, les Israélites de Rhodes ont vécu dans la quiétude comme tous leurs coreligionnaires du reste de l’Empire des Sultans. Inutile de dire que depuis 1912, date de l’occupation des Iles de l’Egée par les Italiens, non seulement ils jouissent, à l’instar des autres éléments indigènes, de leur statut personnel, mais aucune entrave n’est, naturellement, mise à l’exercice de leur culte. Ils administrent comme bon leur semble les affaires internes intéressant la collectivité.

Rhodes a été jusqu’à il n’y a pas longtemps, un centre d’études rabbiniques de grande importance. Quoique depuis peu d’années, il y ait chez quelques rares familles, une certaine émancipation et une tendance vers ce que l’on peut appeler l’occidentalisation, néanmoins dans leur ensemble, les Israélites de Rhodes pratiquent avec ferveur la religion et l’on peut dire que dans leur milieu familial on respire encore l’air pur de la vie hébraïque.

En parcourant l’histoire de Rhodes et les relations des voyageurs qui sont venus la visiter à diverses époques depuis 800 ans, nous constatons que les Israélites ont toujours vécu dans le même quartier situé dans la ville murée et où nous les voyons encore aujourd’hui, du moins la grande majorité d’entre eux. C’est là que se trouvent aussi les lieux du culte. En d’autres termes, toute la vie hébraïque se concentre dans ce coin de l’antique ville murée datant du moyen-âge. On peut dire que les rues de ce quartier sont comme la cour d’une seule maison tellement ceux qui l’habitent y vivent groupés et unis.

Autrefois il existait à Rhodes plusieurs Yechivoth (espèce de bibliothèques), qui renfermaient des centaines de livres religieux. Aujourd’hui il n’en reste plus qu’une seule appartenant à la famille Ménasché. Le grand nombre de ces Yechivoth faisait que beaucoup de rabbins venaient à Rhodes, pour étudier les commentaires de la Bible et du Talmud.

Parmi les grands rabbins qui dirigèrent la Communauté de Rhodes et qui eurent à jouer un rôle prépondérant sur sa destinée on doit citer : Iaacov Tarsa, Scemuel Zadic,Haim Algazi, Jehuda Benjamin, Moché Israél, Ezra Malcki, Iedidia Scemuel Tarica, Rafael Ishac Israel, Haim Jehuda Israel, Moché Franco.

Tous les ans, pendant la solennelle cérémonie religieuse du soir qui précédé Kippour (jour du grand pardon), des ascavoth (prières spéciales) sont, aujourd’hui encore, récitées pour commémorer et bénir, au milieu du recueillement des fidèles, les noms de ces grands rabbins.

Au milieu de l’immense océan de la vie moderne où le navire de la religion menace de faire naufrage et où la religion perd continuellement et inexorablement terrain et force, Rhodes apparait come un point lumineux, rare refuge de la religion et de la tradition hébraïques en péril.

Tous les matins à l’aube les schiamachim (bedeaux des synagogues) font le tour du quartier appelant les fidèles à la prière. Ils en font de même l’erev chabat (vendredi soir) pour annoncer que l’heure des préparatifs pour le Cabalat Chabat (réception du Samedi) est arrivée.

Durant le mois d’Illul (Septembre) à l’approche des grandes fêtes religieuses, nombreux fidèles quittent le lit avant l’aube pour aller dans les temples où même dans des maisons privées et faire en commun la prière de sélihot pour implorer à Dieu le pardon.

Le repos Sabbatique est observé rigoureusement. Les banques et les magasins appartenant à des Israélites sont fermés le samedi. Un décret du Gouverneur impose ce repos, comme il l’impose aussi pour le dimanche et le vendredi pour les adeptes des autres cultes.

L’usage existe encore de se rendre la veille de Roch Achana (jour de l’an hébraïque) aux cimetières pour prier sur les tombes des grands rabbins.

Le jeûne du 9 Av (anniversaire de la date de la destruction du Temple de Jérusalem) est observé par un grand nombre de fidèles.

Il existe dans le quartier 2 Keillot (synagogues) dont l’une (Kaal Gadol) remonte à l’époque des Chevaliers, à l’année 1481. L’autre (Kaal Chalom) date de l’année 1593 et fut restaurée en 1840.

Outre ces deux grandes synagogues, il y a dans le même quartier 4 midrachim (oratoires).

La Communauté possède une école fréquentée par prés de 450 enfants de deux sexes et un Collège Rabbinique avec internat, fondé en 1928. Ce dernier a pour but de préparer pour toutes les Communautés du proche Orient et pour les colonies d’Israélites Sépharades dispersés à travers le monde, des Chohétim, des Mohelim, des Hazanim, des professeurs pour l’enseignement religieux et la littérature hébraïque. Dans son programme entre également la formation de rabbins ayant aussi des connaissances profanes assez étendues.
Au sein de cette Communauté il existe également des sociétés ayant pour but la charité, la bienfaisance, sous toutes les formes ; ces sociétés sont les suivantes :

 1) Ozer Dalim : Vient en aide aux pauvres et besogneux.
 2) Bicour Holim : Distribue des secours aux malades pauvres et pourvoit aux frais de sépulture en cas de leur décès.
 3) Société des dames : Prend soin des femmes en couches pauvres
 4) Patronage Scolaire : Fournit livres, matériel scolaire et habits aux élèves indigents.
 5) Refection Scolaire : Société de bienfaisance, de secours mutuel et de propagation de l’instruction.
 6) Bene Berith : Société de bienfaisance, de secours mutuel et de propagation de l’instruction.

Il m’a paru intéressant et utile d’accompagner ces modestes notices historiques de quelques images de purs types Rhodiens aujourd’hui encore en vie qui, lorsqu’ils ne seront plus de ce monde, on ne reverra point dans cette ville, ni ces caractéristiques physionomies bibliques qui respirent la sérénité, la béatitude, ni ces costumes dont l’origine remonte à plusieurs siècles.

Avant que le modernisme ne fasse à tout jamais disparaître ces vestiges suggestifs d’un autre âge, peut-être conviendrait-il de réserver à ces costumes originaux une place dans le musée ethnographique de notre ville où sont déjà exposés les vêtements dont se parent les autochtones de nos iles égéennes.

Rhodes, Août 1936-XIV

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